Les sautes d’humeur de l’Atlantique Sud

Devant Thomas, se profile une nouvelle porte du tour du monde à la voile avec le nouveau passage de l’Equateur, un passage prévu entre samedi soir et dimanche matin, et qui devrait s’annoncer comme une deuxième délivrance, après le Cap Horn.

Joint par téléphone, il raconte cet Atlantique Sud difficile…

« Ça va être très dur à bord de Sodebo Ultim' pendant 15 ou 20 heures pour arriver à tenir le projet ambitieux que Jean-Luc Nélias (le routeur de Sodebo Ultim’) me propose. 50 nœuds dimanche, 3 nœuds lundi, 30 nœuds devant moi aujourd’hui… il faut une grosse gestion mentale pour éviter de faire la faute qui casse tout. »

« La glisse et les vitesses rapides de l’Indien et du Pacifique, le Horn avec des journées engagées et difficiles à cause des vitesse rapides, c’est loin. Dans le sud, j’ai pris de vrais grands plaisirs. La glisse dans le pacifique, l’espèce de maitrise de l’engin. Le plaisir de bien manœuvrer. »

En Atlantique, on traverse des phénomènes en latitude et non plus en longitude comme dans le grand Sud, et c’est très différent. Quand tu remontes l’Atlantique, tu rencontres un nombre de transitions, d’enchaînements, de manœuvres hallucinantes. »

GESTION DE L’EFFORT
« 
Je savais que l’Atlantique serait difficile. Cette partie de l’Atlantique sud, il faut que je la gère, que je la contrôle, que je me contrôle. Je ne me repose pas du tout. Pour cette remontée, tu puises dans la réserve physique. Je n’ai que très peu de temps pour moi. J’ai sans doute empanné 30 fois lundi pour faire passer le gennaker (la voile d’avant qui mesure 380m²) devant l’étai, c’est un travail titanesque. Faire passer les voiles dans le petit temps est un effort colossal. Hier j’ai mis 2 heures 30 pour un changement de voiles d’avant qui pèsent entre 110 et 130 kg chacune. »

Je suis très généreux dans l’effort et à un moment donné tu le paies. C’est la même chose que lorsque je fais 150 kms à vélo ou 50 kms de course à pied ! Il faut que je gère ça. La générosité que tu as pour bien faire le truc, c’est aussi pour ça qu’on est en avance. »

LA MOTIVATION
« Elle est alimentée par l’avance mais je ne regarde pas. Le stress est plus fort quand tu as des vitesses plus rapides, plus élevées. L’engagement est intense. Je suis tout le temps à fond. Je me projette peu. Si je me projette, ça me met la pression. A deux jours de l’arrivée, tu peux percuter quelque chose, tu peux te payer la pire tempête du tour du monde dans le golfe de Gascogne comme Peter Blake sur Enza. Tu ne sais pas de quoi sera fait l’avenir. Plus haut, tu peux passer de 30 à 2 nœuds et rester dans un système pendant plusieurs jours. Sans compter tout ce qui est technique. Sodebo Ultim’ est gros et il est fatigué comme le bonhomme. Je serai plus serein dans deux jours si on arrive à passer le front froid. Et l’Equateur sera une autre porte de délivrance. On a eu beaucoup de réussite à l’aller, le retour est difficile. Je ne sais pas dans quel état je serai à l’Equateur. »

SOLITUDE EXTREME
« Lundi c’était une journée noire. C’est comme pour un coureur à pied qui fait de l’ultra trail et ne peut pas s’arrêter parce qu’’il avance sur un tapis roulant. J’ai l’impression de vivre la même chose. Tu es à bout de sommeil et tu es obligé d’agir. Je m’accroche à mes petites victoires : une réparation, une manœuvre difficile que je réussi. J’arrive à me congratuler, j’accepte d’être content. C’est à ça que je m’accroche pour rester dans une spirale positive. Dans 2 à 3 nœuds de vent, tu dois faire au mieux avec ce que tu as et nerveusement c’est terrible. Quand je réussis, le factuel m’apporte du plaisir ! »

LE QUOTIDIEN
« Depuis un mois et demi presque, je vis dans une cabane, comme un refuge de montagne et je vis dehors. On vit très bien dehors. 

Je suis dans l’ordinaire total. Mon quotidien est ordinaire. Les trois derniers jours ont été très difficiles psychologiquement. Et puis hier, j’ai pris ma première douche sous la bôme avec l’eau de pluie qui s’était accumulée. Je me suis même lavé les cheveux, ils sont presque soyeux (rires) ! Après cela, j’aurai voulu m’allonger et dormir, mais ce n’était pas au programme… Sinon je vous rassure, je me lave tous les deux ou trois jours avec des lingettes et je me brosse les dents tous les jours.

Au menu hier soir : des protéines pour avoir des forces, des noix et des amandes pour tenir les 15/20 heures de gros efforts devant moi. Je n’ai quasiment pas mangé de sucre depuis le départ, juste un coca à chaque cap ! »

LES JOURS ET LES NUITS SE CONFONDENT
« Il est difficile de garder un rythme régulier quand tu changes d’heures tout le temps. Le temps se décale en permanence. Si tu t’alignes sur le soleil, tu peux rapidement sauter des repas. Cette gestion n’est pas facile. Dans le sud, il faisait nuit quasiment une ou deux heures sur 24h, c’était magique.

C’est pareil quand je suis passé en 4-5 jours des gants/cagoules à torse nu pour manœuvrer. Ton quotidien change tellement vite… J’ai toujours les gants sur la table à carte, je n’ai pas encore eu le temps de tout ranger.

Allez je raccroche, il y a un nuage noir… »