Un homme libre qui va au bout de ses rêves

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Il aurait pu se contenter de ses dons, de ses exploits, de ses victoires, se dire que bien peu de marins sont capables de grimper l’Alpe d’Huez à vélo ou d’escalader l’Aiguille Verte en duo. Encore plus rares ceux qui peuvent maîtriser seul un trimaran de plus de trente mètres de long, de dompter ce monstre de puissance et de l’emmener sur toutes les mers du globe.

Il aurait pu se vanter de s’être attaqué à quatre reprises au record du tour du monde à la voile en solitaire, se satisfaire d’être arrivé deux fois au bout de l’épreuve, se consoler de l’échec à deux jours près. Il aurait pu se justifier, rappeler qu’ils ne sont que trois au monde à s’être lancés dans ce défi monstrueux, surhumain, atroce de solitude, d’isolement et d’exigence, qu’ils ne sont que deux à s’y être frotté plus d’une fois. Et qu’être l’un de ces deux capitaines le distingue déjà des milliards d’humains qui ont vécu, qui vivent et qui vivront.

Comme le skieur américain hors norme Bode Miller, il aurait pu rappeler qu’il y a des médailles d’argent bien plus précieuses que des médailles d’or.

Il aurait pu se dire que le record de 57 jours peut attendre et que consacrer dix années de sa vie au déboulonnage de cette performance est peut-être légèrement excessif, assez peu raisonnable.

Donc il aurait pu raisonner. Quand on a tout pour soi, pourquoi souffrir ?

Avec son physique de cinéma, sa stature d’athlète, son diplôme d’ingénieur, sa culture littéraire, son amour de la musique, sa maîtrise de la mécanique, ses compétences en électronique, ses connaissances en construction navale, sa science des voiles, sa technique du management, sa résistance musculaire, sa force mentale et la liste n’est pas close, loin de là, ce garçon a ce qu’il faut pour renverser bien d’autres montagnes.

Tout le monde aurait compris : sa femme, sa fille, son fils, ses amis, ses concurrents, les médias, le public et Sodebo, son sponsor d’une fidélité et d’une ténacité exemplaires depuis 17 ans, toujours à ses côtés dans les mauvaises passes comme dans les triomphes.

Tout le monde aurait soutenu ce champion âgé de 48 ans, tout le monde l’admire. Son éclectisme lui aurait permis de rebondir de mille façons. Qui peut dérouler un CV où figurent à peu près toutes les grandes disciplines de la voile, de l’America’s Cup à la Volvo Ocean Race en passant par la Mini Transat, la Route du Rhum, le Vendée Globe, neuf Cap Horn et des millions de transats ? Qui peut revendiquer autant de milles marins courus sur toutes les mers du globe, une telle maîtrise des multicoques océaniques ? Ce lutteur des océans sait tout faire mais il n’a rien d’une bête de pont, insensible et dénuée d’imagination. Mieux que personne, il sait aussi raconter, partager, donner à voir, à comprendre, à contempler.

Il aurait pu. Mais non. Thomas Coville y est retourné. Avec un géant ancien qu’il a ressuscité, dans tous les sens du terme. Avec une obstination de taureau de combat. Avec une expérience et une lucidité qui lui permettaient de ne rien ignorer de ce qui l’attendait : quelques moments d’euphorie au creux d’interminables périodes de tension, d’angoisse, de peur, d’exaspération, d’épuisement, de rage, de découragement, de froid, de canicule, d’humidité, de vacarme, d’inconfort et d’efforts surhumains. Mais il y est retourné. Pour le record, bien sûr. Pour le voyage au-delà de lui-même, aussi. Bien au-delà de tout ce que les terriens ne seront jamais capables d’imaginer.