Le film de la course

HISTOIRE D’UN RECORD

Parti d’Ouessant, le 6 novembre dernier à 14h49, Thomas Coville devrait pulvériser aujourd’hui le record du Tour du Monde à la voile en solitaire et sans escale. Il devrait signer un temps sensiblement inférieur à 50 jours. Ce qui lui attribuerait la troisième meilleure performance absolue autour du monde, toutes tentatives confondues, équipage ou solitaire ! Pourtant, le skipper de Sodebo Ultim’  a été contraint d’effectuer l’un des plus longs parcours de tous ces records. Cette longue route lui a permis d’aller presque toujours se placer en position favorable pour éviter les calmes et profiter des meilleurs vents possibles. En revanche, elle ne lui a aucunement épargné l’obligation de manœuvrer comme s’il avait un équipage à sa disposition. A l’arrivée, près de 28 000 milles parcourus sur l’eau (quand la route idéale, dite orthodromique, ne compte que 21 760)  à la moyenne fantastique de 23,8 nœuds (chiffres provisoires à affiner).

Trois marins seulement

Battu par Francis Joyon en 2008 dans le temps, impressionnant pour l’époque, de 57 jours 13 heures 34 minutes et 6 secondes, le record se trouvait à un niveau extrêmement élevé.

Avant Thomas Coville, seuls deux marins d’exception avaient réussi à boucler un tour du monde en multicoque, en solitaire et sans escale. Avec à chaque fois une performance à la clé. Le même Francis Joyon, qui en 2004  avait signé un temps de 72 jours 22 heures 54 minutes et 22 secondes. Et Ellen MacArthur, en 2005, avec 71 jours 14 heures 18 minutes et 33 secondes.

Le record impossible ?

De son côté, lorsqu’il est passé devant le phare du Créac’h à Ouessant le 6 novembre dernier, Thomas Coville s’attaquait à ce record pour la cinquième fois. A deux reprises, il a bouclé la boucle et échoué de peu : 59j, 20h, 47m, 43s  et2009 et 61j, 05m, 05s en 2011

Au passage, il avait compris mieux que tout le monde la difficulté monstrueuse de l’entreprise. En plus des  remarquables qualités de coureur au large en multicoque de Francis Joyon, il avait compris que le skipper de Idec avait parfaitement su exploiter une météo quasi-idéale, depuis son départ de Bretagne jusqu’au Cap Horn. A l’aller, bénéficiant d’un positionnement rarissime de l’anticyclone de SainteHélène, ce marin de granit avait pu suivre une route d’une brièveté exceptionnelle en Atlantique Sud. Et s’il avait été fortement ralenti au retour au même endroit, il s’était en partie rattrapé en Atlantique Nord, en réussissant à couper directement à travers l’archipel des Açores.

Deuxième difficulté majeure pour tout audacieux désirant s’attaquer aux 57 jours mythiques de Francis Joyon : la position des glaces dérivantes de l’Antarctique et surtout la possibilité nouvelle de pouvoir connaître cette position, grâce aux progrès de l’observation par satellite. Ces deux facteurs rendaient inenvisageable la possibilité de « couper le fromage » en serrant de près le grand continent blanc, ce qui imposait de facto un nouvel allongement de la route.

Imbattable sans un bateau plus rapide

Logiquement et expérience faite, Thomas Coville en avait conclu que le record de Francis était presque imbattable. Sauf à disposer d’une machine sensiblement plus rapide que la sienne à l’époque, pour s’y attaquer. Thomas avait jeté son dévolu sur le grand trimaran ex-Groupama III, qu’il connaissait sur le bout des doigts, puisqu’il était membre de l’équipage de Franck Cammas, vainqueur du Trophée Jules Verne (le record du Tour du Monde en équipage) en 2010 (48 jours 7 heures 44 minutes et 52 secondes). Cette superbe machine lui ayant échappé, Thomas Coville obtenait d’Olivier de Kersauson le feu vert pour racheter et transformer le mythique Geronimo, 34m de long et 22 m de largevainqueur du Trophée Jules Verne 2004 en 63 jours 13 h 59 minutes et 46 secondes. Après dix-huit mois de chantier, - changement de la coque centrale, de la partie avant des flotteurs, du mât et des foils Sodebo Ultim’ touchait l’eau en 2014. Ses mensurations : 31 mètres de long et 21,50 de large. Aussitôt, Thomas multipliait les navigations transatlantiques pour apprendre à maîtriser la bête.

Nouveau bateau, nouveau défi

Son pari était très audacieux. La seule solution pour aller plus vite en multicoque, sans faire le choix d’une augmentation de longueur vite ingérable pour un homme seul, était en effet de recourir à une puissance supérieure. Autant dire choisir une largeur de plate-forme de près de six mètres de plus que la précédente. Mais qui dit plus de puissance dit plus d’efforts pour mener un tel engin. Et quels efforts ! Le nouveau bateau ne différerait en rien des géants conçus exclusivement pour une navigation en équipage d’une dizaine de costauds voire plus.

Thomas Coville s’estimait capable de mener seul un tel engin. Non pas pour une traversée de l’Atlantique de six ou sept jours, non pas pour un record de distance en 24 heures – même s’il devait être le premier solitaire de l’histoire à franchir la barre des 700 milles en 24 heures - mais pour un tour du monde de huit semaines, peut-être moins. Cela supposait une détermination sans faille, une expérience considérable, une condition physique exceptionnelle, une résistance hors norme et une audace inouïe. Thomas Coville a réuni toutes ces conditions pour devenir l’homme le plus rapide autour du monde à la voile.

SEPT SEMAINES AUTOUR DU MONDE

1ère - UNE FENÊTRE IDÉALE ?

En « stand by » à Brest depuis quelques jours seulement, Thomas Coville apprenait de l’équipe de ses routeurs dirigée par Jean-Luc Nélias qu’une fenêtre météo « exceptionnelle » s’ouvrait le 6 novembre 2016. Coïncidence extraordinaire, ce dimanche 6 novembre était aussi la date de départ du Vendée Globe, le tour du monde en solitaire en monocoque, dont Sodebo est le parrain depuis 2008.

Thomas décidait aussitôt de profiter de l’aubaine. Durant ses quatre tentatives précédentes, et même lors de ses deux trophées Jules Verne en équipage (l’un avec Kersauson l’autre avec Cammas), il n’avait pu profiter de conditions aussi favorables pour s’élancer à l’assaut du record. Sur le papier du moins.

Les prévisions promettaient en effet une descente de l’Atlantique nord à vitesse très élevée, un seul empannage en perspective (changement de côté par rapport au vent quand celui-ci vient de l’arrière) et une arrivée à l’Equateur en moins de six jours. Comme souvent, la réalité devait se révéler un peu moins idyllique.

Quand Thomas et son équipe quittent le ponton du port du Château à Brest, le matin du 6 novembre, le plus grand calme règne sur la mer d’Iroise. Le jour se lève. Gorges serrées, larmes à peine contenues, l’émotion est palpable. Sous un pâle soleil, avec un horizon encombré de grains et d’arcs-en-ciel, la montée vers la ligne de départ des tours du monde, devant le phare du Créac’h à Ouessant est donc plus lente que prévue. Sodebo Ultim’ coupe la ligne à 14h49 et s’élance vers le sud à grande vitesse.

La belle fenêtre promise s’annonce moins idéale qu’espéré et la première nuit, toujours difficile, bien plus dure que prévu. De violents grains contraignent Thomas à réduire la toile. Le vent est variable en force comme en direction. Une extrême vigilance est de rigueur. Entre cargos, bateaux de pêche et mer chaotique, la traversée du Golfe de Gascogne n’est jamais simple. Le sommeil est interdit, l’alimentation difficile, mais le promontoire du Cap Finisterre, au bout de l’Espagne, est doublé au lever du jour, après une quinzaine d’heures seulement de cavalcade effrénée. Sodebo Ultim’ est déjà en avance sur son rival. Cela ne changera plus durant tout le tour du monde.

Après 24 heures de mer et 620 milles déjà abattus à une cadence infernale, le grand trimaran se trouve au large de Peniche, au Portugal, et menacé par les tentacules d’un anticyclone en formation dans son ouest. Il va être nécessaire de beaucoup manœuvrer pour se maintenir dans un étroit couloir de vent au large de Gibraltar et des côtes marocaines. Cette série de six empannages se conclura par l’enroulement de l’Ile de Madère et de ses dépendances par l’est, avant de se recaler dans l’ouest. Il n’y a pas dix ans, une nuit de manœuvres comme celle-là sur un tel géant aurait paru proprement impensable pour un homme seul.

Mais Madère est paré en deux jours, et Thomas Coville peut déjà gagner dans l’ouest pour s’écarter des Canaries et viser son point de passage du Pot-au-Noir, cette zone de calmes et d’orages, qui s’étend au nord de l’équateur. Les alizés sont bien installés. Sous toute sa toile, Sodebo Ultim’ dévale les vagues à la vitesse d’un TGV du large. Seule alerte, un petit requin se trouve pris dans le safran principal (la partie immergée du gouvernail). Thomas est contraint d’arrêter son bolide pour se dégager du gros poisson… qui a mal vécu la collision ! Après les Canaries, les Iles du Cap Vert sont dépassées à la fin du quatrième jour au prix de deux rapides empannages pour éviter le dévent de l’Ile de Santo Antao. Sodebo Ultim’ dévale l’Atlantique nord à la cadence infernale de plus de 25 nœuds de moyenne.

Le Pot-au-Noir ralentit à peine le grand trimaran. Thomas n’a aucun changement d’amure (de côté par rapport au vent) à effectuer ni même de taille de voilure à effectuer. Avec une lune aux trois quarts pleines, les grains aspirateurs de vent et autres nuages traîtres seraient parfaitement visibles. Mais l’horizon est plutôt clair. L’avance théorique sur le record se maintient entre 250 et 300 milles.

Sodebo Ultim’ coupe l’équateur dans le temps canon de 5 jours 17 heures et 15 minutes, nouveau temps de référence en solitaire et cinquième performance absolue sur le parcours Ouessant-Equateur. Thomas compte plus d’un jour d’avance sur Francis Joyon (6 jours 16 heures 58 minutes). Mais ses routeurs le préviennent qu’il ne bénéficiera pas d’une traversée de l’Atlantique Sud aussi idéale que celle dont avait bénéficié Francis Joyon fin 2007. L’anticyclone de Sainte Hélène et ses calmes redoutables vont le contraindre à effectuer un large détour le long des côtes Brésiliennes.

Ce détour commence laborieusement, mais toujours aussi rapidement, dans une mer hachée. Mais il se poursuit dans des conditions quasi idéales, avec vent de travers et mer plate. Le trimaran descend en souplesse vers le sud, tout en conservant des vitesses moyennes très élevées qui lui permettent d’abattre régulièrement près de 600 milles en 24 heures. Très satisfait de son Sodebo Ultim’, Thomas arrive au large de Salvador de Bahia en une semaine. Il regarde maintenant comment rejoindre le Grand Sud.

2ème semaine - DES TROPIQUES À L’ANTARCTIQUE

De la samba aux grands froids, c’est un toboggan qui finit en escalier. Thomas va passer en une seule semaine des chaleurs brésiliennes aux solitudes glacées de la lisière des glaces antarctiques. Commencée sur un rythme exceptionnel, poursuivi par une rude séquence de sauts de vagues à des vitesses impressionnantes, cette période de sept jours se conclue sur une progression en dents de scie, dans des Quarantièmes qui n’ont de Rugissants que le nom. Après un bel arrondi le long de l’Amérique du Sud jusqu’à l’entrée dans quarantièmes degrés de latitude sud, au large de l’Argentine, Thomas met cap à l’est vers le sud de l’Afrique. Un piège redoutable se profile devant ses étraves : l’anticyclone descend vers le sud et la barrière des glaces dérivantes est signalée à une position exceptionnellement nord cette année. Thomas n’aura d’autre choix que de se glisser dans un étroit couloir et à zigzaguer de part et d’autre du lit du vent. C’est ainsi qu’il enchaîne seize empannages en vingt-huit heures, 22 en 48 heures, parfois deux de ces manœuvres épuisantes en moins d’une heure, un exploit sur un bateau de cette taille. Son avance, qui avait atteint mille milles diminue. Mais il parvient néanmoins à maintenir un matelas suffisant pour garder le moral en dépit de sa fatigue extrême. Petit à petit, Sodebo Ultim’ dépasse le centre de l’anticyclone. Le grand vent d’ouest commence à fraîchir. Le Cap de Bonne Espérance est atteint avec une avance d’environ 24 heures. Déjà se profile le passage au sud du Cap des Aiguilles et l’entrée dans l’Océan Indien. Le solitaire rallonge encore sa route pour éviter les mers chaotiques et les veines contraires du courant des Aiguilles.

3ème semaine - SEPT JOURS EN INDIEN

Bonne Espérance / Cap Leeuwin, au sud-ouest de l’Australie en moins d’une semaine. Ce n’est pas tellement que le temps passe plus vite, c’est que le grand trimaran Sodebo Ultim’ rétrécit l’océan. L’Indien, en l’occurrence. Deux ou trois bolides à voile ont déjà réussi des exploits comparables. La différence capitale, c’est qu’ils étaient menés par des équipages de dix ou quatorze costauds. Thomas Coville est seul à bord de son géant surpuissant. Après un nouveau temps de référence à Bonne Espérance (14 jours 4 heures 43 minutes et 48 secondes, en avance de 1 jour 5 heures 14 minutes et 50 secondes sur le record) et une moyenne proche de 25 nœuds depuis le départ, il s’est lancé tête baissée à l’assaut de l’Océan Indien par les Quarantièmes Rugissants puis les Cinquantièmes Hurlants.

A ces latitudes, l’Antarctique est la terre la plus proche, la mer énorme et le vent mordant. Il n’y a rien d’humain au pays des albatros. La progression est heurtée, dangereuse, usante. Le vent n’est plus un allié. Il rugit dans le gréement, il administre de terrifiants coups de pieds aux fesses à l’immense trimaran qui menace de s’envoler sur les crêtes et de passer cul par-dessus tête au creux des vagues de dix mètres. Le vent souffle en permanence à force 8, le trimaran dépasse les 40 nœuds en pointe. Le solitaire se tient jour et nuit en combinaison de survie dans son cockpit, l’écoute de grand-voile à la main, prêt à larguer en catastrophe en cas de sortie de route. Quand enfin la houle s’allonge, que le vent tourne pour ne plus venir du Pôle Sud mais de latitudes plus clémentes au nord, alors le géant noir et vert hausse sa cadence jusqu’à tenir des moyennes inconnues dans cet exercice de haute voltige. Moins d’une semaine après avoir doublé la pointe sud de l’Afrique, Sodebo Ultim’ s’apprête à filer à un train d’enfer sous l’Australie qu’il devrait avaler en deux jours seulement.

Mais l’Indien n’a pas été tendre. Le lundi 21 novembre, Thomas est contraint de remonter vers le nord, quitte à perdre une grande partie de son avance, pour éviter le plus gros d’une méchante dépression dont le centre passe dans son sud. Le vent est très irrégulier, la mer dangereuse. Pour comble, Sodebo Ultim’ heurte une baleine. La barre de liaison du safran tribord se déconnecte. Thomas doit réparer à califourchon sur le flotteur, sans rien d’autre que la force de ses cuisses pour ne pas glisser à l’eau. Plus loin, au nord des Iles Crozet, il grêle et il fait si froid que les billes de glace restent empilées dans les plis de la grand-voile. L’Indien est sans pitié. Mais le compteur affiche déjà dix mille milles, parcourus à une moyenne affolante. Aux Kerguelen, il faut encore enchaîner les empannages pour éviter la mer dangereuse parce que les fonds remontent. Sodebo Ultim’ descend alors vers les Cinquantièmes. La température de l’eau tombe en dessous de 4°C. Mais les houles s’allongent et Thomas réussit à se positionner en avant du front chaud d’une dépression venue de l’ouest. Il tient des moyennes supérieures à 29 nœuds durant des heures. Ce qui signifie des pointes régulières supérieures à 35 nœuds. Le solitaire réduit et renvoie de la toile dès que le vent l’exige, comme s’il naviguait en équipage.

Le dimanche 27 novembre, Sodebo Ultim’ accroche un nouveau temps de référence. 21 jours et trois heures après son départ d’Ouessant, le trimaran double le Cap Leeuwin, au sud-ouest de l’Australie, le deuxième des trois grands caps du tour du monde. L’avance sur le record tient bon : un jour et douze heures, en dépit de l’énorme détour de l’Atlantique Sud.

4èME semaine - UNE GRANDE TRANCHE DE PACIFIQUE

Tout en bas de la mer, de l’autre côté de la Terre, Sodebo Ultim’ maintient sa cadence infernale. Après avoir frôlé la Terre Adélie et les 35 nœuds de moyenne en 24 heures, voilà que Thomas Covillesigne un nouveau record de l’Océan Indien en 8j 12h 19m le 29 novembre à 7h51. C’est 23h 47min de mieux que le précédent record de Francis Joyon en 2007 (9j 12h6min).
Il établit par la même occasion un nouveau temps de référence Ouessant - Tasmanie lui permet d’afficher deux jours et cinq heures d’avance sur le record autour du monde, mais son parcours express entre le Cap des Aiguilles au sud de l’Afrique du Sud et le Cap Sud Est en Tasmanie, extrémité sud de l’Australie, le gratifie d’un temps inférieur à celui de Groupama III, accompli avec un équipage de dix hommes, dont lui-même, six ans plus tôt. Son entrée en Pacifique, le plus grand océan du monde, se fait en plein Cinquantièmes Hurlants et avec une jolie aile de mouette qui le contraint à de grandes manœuvres pour éviter les pièges sans vent d’une dorsale anticyclonique. A peine l’obstacle franchi, il faut réduire à nouveau, puis enchaîner les empannages pour passer au-dessus d’une dépression. Enfin, après ces travaux d’Hercule se profile un très long bord bâbord amure sous des latitudes moins brutales vers le mythique Cap Horn. Thomas Coville traverse le Pacifique comme une étoile filante, il atteint en quelques jours la moitié du grand océan et les deux tiers du parcours. Sodebo Ultim’ fonce, toujours plus rapide que le vent, en incurvant à nouveau sa route vers le sud en direction du Cap Horn. Le skipper avoue que sa chevauchée fantastique ne lui laisse guère le temps de souffler, sans même penser s’abandonner à la douceur de la couchette. Il ne reste qu’à tenter de récupérer en arrachant des tranches de deux heures de sommeil haché, recroquevillé sur un pouf à même le sol de son habitacle de cosmonaute. Heureusement, l’avance sur le record ne cesse de croître. Elle dépasse les 1 300 milles marins (2 400 kilomètres) en toute fin de cette quatrième semaine de mer.

Lundi 28 novembre

Thomas n’a jamais été aussi près de l’Antarctique. Il double les côtes de Terre Adélie, la base Dumont Durville et le Pôle Sud Magnétique. Il fait un froid glacial et la température de la mer dépasse tout juste 3°C. Mais Sodebo Ultim’ réussit à naviguer devant un front dépressionnaire qui se déplace à grande vitesse. Il frôle les 700 milles en vingt-quatre heures, sa moyenne la plus élevée depuis le départ.

Mardi 29 novembre

Thomas Coville s’offre deux nouveaux temps : de référence entre Ouessant-Tasmanie et surtout le record officiel de la traversée de l’Océan Indien en 8 j 12 h 19 mn. Entre le Cap des Aiguilles et la Tasmanie, il a amélioré le record de Francis Joyon de plus de 23 h. Et battu de plus de cinq heures le temps de Groupama III en 2010, à bord duquel Franck Cammas commandait un équipage de dix hommes, dont un certain Thomas Coville… Mais le solitaire n’a guère le temps de célébrer : il lui faut renvoyer de la toile et dessiner une jolie aile de mouette, avec un empannage à la clé, pour se sortir au plus vite du piège sans vent d’une dorsale anticyclonique.

Mercredi 30 novembre

Sous les îles Antipodes, tout en bas de l’autre côté de la Terre, la bataille du Pacifique commence avec une partie d’échec, entre calmes des hautes pressions et vents trop forts d’une dépression droit devant. Après une nouvelle réduction de voilure, Thomas Coville oriente son cap au nord-est pour prendre le périphérique extérieur de la dépression. La vitesse ne faiblit pas.

Jeudi 1er décembre

C’est la semaine des deux jeudis. Thomas franchit le méridien 180 et la ligne de changement de date. Après avoir compté douze heures d’avance sur nous, il en compte subitement douze de retard. Pour ne pas répéter l’erreur de Philéas Fogg, il recommence sa journée de jeudi. Ce qui n’est pas signe de repos. Le vent souffle du sud-ouest. Il vient directement de l’Antarctique. Il est fort mais irrégulier et la mer est difficile.

Vendredi 2 décembre

Il faut enchaîner les empannages pour gagner dans le nord et passer par-dessus la dépression. Les conditions sont musclées, parfois brutales. Devant l’étrave, il n’y a plus rien que des milliers de milles d’océan jusqu’au Horn. Heureusement, après ces toutes ces manœuvres, la perspective d’une longue glissade sur un seul bord et dans une mer plus maniable se rapproche.

Samedi 3 décembre

Le mi-Pacifique est déjà atteinte. Les deux-tiers du monstrueux parcours sont derrière lui. Thomas Coville est le plus isolé des hommes. Son grand trimaran continue d’abattre des distances de plus de 600 milles par 24 heures. Il « mange » les degrés de longitude à une cadence infernale.

Dimanche 4 décembre

La trajectoire s’incurve vers le sud-est présageant un retour dans les grands froids antarctique. Mais Thomas n’a pas le choix : la situation météo a évolué. Un anticyclone descend le long de la côte chilienne, il va falloir passer par dessous. La vitesse reste aussi élevée que fatigante. L’avance théorique sur Francis Joyon, le détenteur du record, dépasse les 1 300 milles marins.

5èME semaine - DÉLIVRÉ DU HORN

Il l’appelle lui-même le Cap de Bonne Délivrance. Franchir le Cap Horn représente peut-être le point culminant d’un voyage en solitaire autour du monde, même si le célèbre Cap Dur se trouve en réalité tout en bas de la Terre et tout près de la pointe avancée de l’Antarctique. Ce passage mythique aura donc marqué de son empreinte cette cinquième semaine de tour du monde express. Parce que Thomas Coville établit là une nouvelle brassée de records. A commencer par une traversée du Pacifique en 8 jours 18 heures 28 minutes, à la moyenne effarante de 25,8 nœuds. Dans des temps comparables, à quelques minutes près, à ceux des grands conquérants du Trophée Jules Verne, tous menés par des équipages de dix à quatorze hommes. Mieux, entre son départ de Ouessant et la barrière du Horn, Thomas Coville aura mené son grand Sodebo Ultim’ à une cadence irrespirable de plus de 600 milles parcourus par 24 heures. C’est un nouveau record de l’océan Pacifique : (Tasmanie/Cap Horn) : 8j 18h 28m 30s soit 1jour 19h 58min de mieux que le précédent record de Francis Joyon en 2007 (10j 14h 26min).

Après 31 jours 11 heures 30 minutes et 8 secondes de lutte exténuante, le solitaire a aussi établi un nouveau temps de référence en solitaire et accumulé une solide avance de 4 jours et 59 minutes sur le record de Francis Joyon.

Cette froide arithmétique ne dit rien des efforts qu’il a fallu fournir pour parvenir à ce résultat implacable. Avant le Cap Horn, la route sous un anticyclone imposait une descente jusqu’au 60° de sud, où règne un froid inhumain. Puis Thomas Coville s’est trouvé dans l’obligation de remonter vers la Terre de Feu en enchaînant les empannages. Une fois le Cap franchi de nuit, le vent s’est évanoui sans préavis. Le silence s’est installé, une fatigue écrasante est tombée sur les épaules de l’audacieux. Mais il n’était pas question de céder à un repos aussi bref que dangereux. Devant se profilait déjà le redoutable Détroit de Le Maire, fait de violents courants et de rafales brutales. Puis il fallait aller raser les Malouines pour préparer la remontée le long de la Patagonie Argentine. Une remontée marquée par la traversée d’une zone de calmes brusquement suivie du passage d’une dépression en route vers le grand sud. La sortie des Quarantièmes renvoyait à plus tard la réelle délivrance. Il fallait composer avec des vents de force 8 et une mer chaotique. Mais chaque heure passée rapprochait Thomas Coville d’un retour à la chaleur des tropiques et d’un deuxième passage de l’Equateur prévu pour la sixième semaine de cette chasse au record.

Lundi 5 décembre

Thomas descend un toboggan vertigineux vers les latitudes les plus extrêmes du Grand Sud. L’obligation de contourner un anticyclone par le sud contraint le solitaire à frôler le 60° sud. Dans une ambiance aussi musclée que glaciale, il s’approche une dernière fois des glaces menaçantes de l’Antarctique.

Mardi 6 décembre

Cela fait exactement un mois que Thomas Coville est passé sous le phare de Créac’h à Ouessant, à la barre de Sodebo Ultim’. Sa route s’incurve doucement vers le nord-est. Il faut beaucoup manœuvrer pour adapter la voiture à la nouvelle orientation –plus favorable – et à la force moindre du vent. L’ambiance est grise et glaciale avec une mer à 0°C et un air à 4°C au meilleur moment de la journée.

Mercredi 7 décembre

La séquence de travaux forcés continue. Thomas remonte vers la redoutable côte de la Terre de Feu en enchaînant sept empannages. La dépense d’énergie est considérable, le risque de se retrouver privé de vent à quelques encablures des dangers de la côte toujours présent, et le passage du Horn est repoussé en fin de nuit. Dans une obscurité humide et hostile, Sodebo Ultim’ double le Cap Dur. Thomas Coville franchit cette falaise mythique sans la voir, pour la dixième fois.

Jeudi 8 décembre

De l’autre côté du Horn, le vent s’évanouit. Thomas n’a pas réussi à accrocher le bord d’une dépression qui aurait pu le propulser d’un seul jet jusqu’au Brésil. Le calme nouveau qui s’abat sur le trimaran met fin au mois de vacarme insensé qui règne à bord depuis le départ. Le solitaire sombre dans un sommeil de brute de plus de deux heures, une durée inconnue pour lui depuis le départ de Ouessant. Mais il n’a pas le droit de se relâcher. Il faut franchir le Détroit de Le Maire, entre la Patagonie et l’Ile des Etats, où les courants sont violents, les algues énormes et les rafales aussi brutales qu’imprévisibles.

Vendredi 9 décembre

Après deux empannages au ras des Iles Malouines, la remontée au large de la Patagonie argentine se fait dans des conditions variables mais en ligne droite vers le nord-est et vers les fonds les plus profonds de l’Atlantique Sud.

Samedi 10 décembre

Il faut franchir une vaste zone sans « gradient de pression » comme disent les spécialistes, autant dire une vaste étendue de mer où règnent des vents capricieux, erratiques et trop faibles pour appuyer le trimaran dans une mer qui devient chaotique à l’approche d’une nouvelle dépression venue du nord-ouest et se dirigeant vers le sud-est. De quoi enlever au solitaire toute son insouciance et sa bonne humeur. Il faut beaucoup manœuvrer en redoutant à chaque instant que le shaker qui secoue dans tous les sens le grand trimaran ne finisse par provoquer casses et avaries.

Dimanche 11 décembre

La borne des 20 000 milles parcourus depuis le départ a été franchie dans la nuit. Une certaine douceur revient avec la remontée vers le nord. Mais la dépression s’annonce, avec des vents de 40 nœuds et une mer totalement désordonnée. « Casse bateau » disent ceux qui connaissent ces conditions aussi frustrantes qu’éreintantes. Pourtant, en dépit de toutes les contrariétés, la remontée vers le nord se poursuit et sur la route directe, il ne reste que 5 600 milles à couvrir.

6 EME semaine - DE L’IMPORTANCE D’ÊTRE CONSTANT

Des grains de force 10 et plus rien ! Tout ce que les marins détestent. En équipage, c’est le cauchemar. En solitaire c’est pire. Thomas Coville l’avoue : ce sont les calmes et les vents légers qui l’épuisent le plus. Quand on a que ses deux bras pour pousser, tirer, dégager les énormes voiles d’avant et les entraîner d’un bord sur l’autre d’un trimaran chahuté comme un Optimist sur une mer transformée en chaudron, l’exercice tourne au supplice. Quand il faut s’y résoudre à trente reprises, le supplice peut emmener les esprits faibles au bord de la folie. Et les manœuvriers les plus costauds à la lisière de l’épuisement total.

Cette sixième semaine du tour du monde a commencé dans la torture, elle s’achève dans un rêve. La dernière dépression de l’hémisphère sud a croisé la route de Sodebo Ultim’. Elle a levé un fort coup de vent, empêché Thomas Coville de se positionner où il le voulait puis laissé place aux calmes ravageurs d’une cellule anticyclonique venue se positionner exactement en travers de sa route. Résultat, un arrêt complet dans la nuit de mardi à mercredi et 160 milles seulement parcourus en 24 heures, la plus petite traite depuis le départ. Rien n’est facile dans cette remontée de l’Atlantique sud. Au large de Rio de Janeiro, alors qu’il coupe le Tropique du Capricorne, Thomas peut se consoler avec la douceur des nuits et la température de l’eau de mer.

Puis le vent tourne et devient contraire. Pour la première fois depuis le départ, il avance au plus près du vent, il doit virer de bord vent devant et non plus empanner. En serrant les dents, avec une constance et une ténacité qui frisent l’acharnement, Thomas continue sa progression vers le nord. Petit à petit le vent revient, il tourne doucement à l’est. Et d’un seul coup tout change. C’est une navigation de rêve avec des vagues adoucies et allongées qui frappent la hanche droite du grand trimaran, un alizé d’est ni trop fort ni trop faible. « Champagne Sailing », diraient les Anglais. Sodebo Utlim’ renoue avec ses vitesses de prédilection, des vitesses stratosphériques.

Mais graduellement le vent faiblit à nouveau : l’équateur approche, les calmes du Pot-au-Noir aussi. Cette zone de convergence s’est installée légèrement plus au sud que prévu. Finalement, après un nouvel arrêt dans la nuit, Thomas atteint l’équateur avec un nouveau record équateur-équateur (35 jours 21 heures) et six jours et onze heures d’avance sur le record. Le retour dans l’hémisphère nord commence gentiment avec une esquisse d’alizé de nord-est qui ne fera que fraîchir durant la septième semaine. Mais ceci est une autre histoire.

Lundi 12 décembre

A la hauteur de Florianopolis, au sud du Brésil, Thomas Coville affronte le temps le plus désagréable de son tour du monde. Une dépression descend du nord-ouest au sud-est et croise sa route. Les rafales atteignent 50 nœuds, force 10, et la mer est chaotique. Sodebo Ultim’ progresse péniblement sous voilure réduite. Ces vents de tempête empêchent son skipper d’éviter la cellule anticyclonique qui lui barre la route juste derrière la dépression. Les calmes succèdent au coup de vent.

Mardi 13 décembre

160 milles en 24 heures. C’est la plus petite traite journalière depuis le départ d’Ouessant. Le calme survient sur une mer chaotique. Thomas s’épuise à trouver le bon angle de vent, à empanner et à manœuvrer ses immenses voiles. Puis le vent rentre brusquement, il faut réduire. Dans la nuit, la prise de ris n’est pas fluide. Thomas est contraint de faire demi-tour pendant une heure et demie pour pouvoir grimper dans le mât et libérer les chariots de la grand-voile des cordages qui s’y sont entortillés.

Mercredi 14 décembre

Au large de Rio, Thomas se bat. Il a coupé le Tropique du Capricorne dans un vent frais revenu de face. La progression est rude, mais c’est une progression. Le skipper serre les dents, s’encourage à chaque problème résolu, se réjouit de chaque manœuvre réussie. Il se concentre sur le moment présent, refuse de projeter plus loin que dans les vingt-quatre heures suivantes.

Jeudi 15 décembre

40 jours de mer, 40 jours de bagarre, 40 jours de fatigue, d’usure et d’acharnement. Le front froid qui traîne toujours dans ces parages, le long du Brésil, rattrape Thomas. Le vent faiblit une nouvelle fois, la vitesse chute. La route est beaucoup moins limpide que dans l’Indien ou le Pacifique. Thomas progresse péniblement au près dans le petit temps. Mais avant la fin de ce jour 40, alors qu’il double l’Ile brésilienne de Trinidade, il touche enfin l’alizé et rapidement tout change. Le vent devient favorable, la mer s’apaise, Sodebo Ultim’ accélère.

16 décembre

Au large de Bahia, dans une atmosphère tropicale, Sodebo Ultim’ retrouve les vitesses supérieures à 30 nœuds qu’il affectionne. Il fonce comme un missile sur une mer enfin rangée et bien orientée. Thomas en profite pour récupérer de l’énergie.

Samedi 17 décembre

Tout va bien à bord de Sodebo Ultim’. Le grand trimaran remonte en ligne droite, cap au nord vers l’équateur. Plus il approche de la latitude zéro, plus le vent faiblit. Comme si le Pot-au-Noir s’était installé au sud de la ligne. Du coup, après un nouveau calme de près de deux heures le passage dans l’hémisphère nord est renvoyé au dimanche matin très tôt (heure française).

Dimanche 18 décembre

L’Equateur est franchi à 05h45 du matin (heure française). Les records tombent : équateur-équateur en 35 jours et 21 heures (record officiel en attente d’homologation), Ouessant-équateur en 41 jours 14 heures (meilleure performance), six jours et onze heures d’avance sur le record du tour du monde… Le vent de nord-est rentre doucement, le temps est clair, l’alizé va fraîchir, la dernière ligne droite se profile. Ce n’est pas la plus facile, loin de là.

7ème semaine - LE CHEMIN PARCOURU

Il était dit quelque part que cette poursuite infernale suivrait un calendrier rigoureux, qu’elle serait découpée en tranches géométriques d’une semaine. La dernière, celle de la remontée de l’Atlantique nord est loin d’apporter la paix et la sérénité d’une montée vers Noël. L’alizé rentre vite, au nord de l’Equateur. Il faut maintenant affronter ses grains et ses rafales, sa mer courte et ses vagues croisées. Les profondes dépressions hivernales qui se succèdent très loin dans le nord se débrouillent quand même pour envoyer une grande houle jusque dans les contrées que traverse Sodebo Ultim’. Elle provoque aussitôt ce que les pilotes de multicoque redoutent le plus : une mer croisée, aussi brutale que dangereuse. Le vent vient du travers, le multicoque décolle sur les crêtes. Impossible de se reposer dans ces conditions : il faut rester sur le qui-vive. Adapter sans cesse la voilure au vent, quitte à progresser sous grand-voile seule réduite à deux ris pour épargner le bateau comme le skipper.

La remontée de l’alizé et celle de l’Atlantique est rapide, violente et impitoyable. Elle ne permet pas d’accrocher directement les grands vents d’ouest des dépressions hivernales. Une fois de plus, il faut consentir à allonger la route, à renoncer à la trace directe à travers les Açores qu’avait pu tenir le détenteur du record. Il faut surtout accepter de revenir à la progression en escalier au prix d’un enchaînement d’empannages qui épuisent un solitaire usé par ses 27 000 milles à grande vitesse.

Quand enfin le vent s’oriente au sud-ouest, en avant d’une dépression qui vient des Etats-Unis, Sodebo Ultim’ retrouve ses cadences infernales sur une mer heureusement relativement tranquille. Il ne reste plus qu’à lui lâcher la bride et à le laisser galoper vers la ligne de délivrance, là-bas sous le phare du Créac’h.

Mais le stress du skipper, la hantise de l’incident de dernière minute, le retour dans des eaux très fréquentées et la cadence toujours infernale, tout cela se ligue pour l’empêcher de se relâcher une seconde. Au bout du voyage, c’est Noël.